BAD TRIP
Ayahuasca, la voie des chants

araignées de nuit

C'est une série de circonstances qui m'a amené à contacter Reshin, un jeune homme de 25 ans qui a monté une association au Pérou dont le but est de pérenniser le mode de vie des Indiens Shipibos. Un de mes anciens élèves, Laurent, avait participé à des rituels chamaniques à l'ayahuasca et m'avait parlé de lui. Son histoire particulière d'initiation solitaire dans la jungle péruvienne au terme de laquelle il est devenu curandero m'avait intrigué. Les jours passant, j'oublie l'histoire et un peu plus de deux mois plus tard, je tombe malade, mon système digestif s'enraye à la suite de quoi s'enchainent des malaises à répétitions qui me vident littéralement de mon énergie. J'ai maigri de plusieurs kilos, seul point positif de l'histoire, et je ne vois plus comment je pourrais m'en sortir sans aide extérieure. Discussion à la volée sur les vertus du pépin de pamplemousse avec la gérante du bioshop de mon quartier qui m'annonce la venue prochaine d'un praticien naturopathe français itinérant susceptible de pouvoir m'aider. Cool, je n'ai rien à perdre et je prends l'info pour un rendez-vous un mois plus tard avec Frédéric Bourgogne qui me donnera des conseils précieux pour m'aider remonter la pente.

En discutant avec lui, j'apprends qu'il a réalisé dix mois de diètes au centre Takiwasi au Pérou, une association française reconnue pour ses cures à l'ayahuasca. Assez surpris, mes oreilles commencent sérieusement à chauffer car quelques semaines plus tôt, entre deux box de partitions dans une librairie musicale, j'étais tombé par hasard sur une participante inconditionnelle du Santo Daime que j'avais perdu de vue depuis plusieurs années. Pour ceux à qui ce nom n'évoque rien de particulier, le Santo Daime est un rituel religieux d'origine brésilienne dont le sacrement se fait au travers de l'ayahuasca. La "plante" me lancerait-elle un appel de la liane? Un soupçon d'effroi et de nostalgie me traverse car mes dernières tentatives de me connecter à la source par l'ayahuasca, quelques années plus tôt, s'étaient soldées par deux "bad trips" aussi lamentables qu'effroyables. Je m'étais juré de ne jamais recommencer l'expérience.

Deux ou trois tergiversations plus tard, je décide donc de contacter Reshin pour lui proposer une interview et nous convenons d'un rendez-vous pour une première rencontre. La taille moyenne, les yeux bleux, les traits fins et graciles, sapé comme un routard, l'homme semble posé, presque réservé au premier contact. Loin du stéréotype que l'on pourrait se forger du guérisseur sud-américain, loin aussi de l'occidental en mal d'exotisme.
En écoutant Reshin m'expliquer les objectifs de son ONG, l'éventualité de reprendre un travail avec l'ayahuasca prend progressivement forme dans mon esprit récalcitrant. Plus je résiste, plus j'y pense et finalement, sur un coup de tête, alors que tout mon corps me dit désespérément "NON", je me décide à participer à un rituel avec Reshin.

Pour bien faire, j’entreprends une mini diète. Juste histoire de me rassurer en fait. Pas de sucre, pas de sel, pas d'épices et, j'allais oublier, pas de sexe pendant sept jours dont deux jours de jeune total. L'enfer! Une nuit, je rêve même d'une jeune femme qui me propose un savoureux chocolat noir à 95% garanti sans sucre que j'avale goulûment et que je recrache aussitôt en me rappelant ma diète.

Arrive enfin le jour de la cérémonie. J'ai faim. Il fait froid. Les températures sont proches de zéro quand nous arrivons à destination, une maison perdue en rase campagne quelque part en Hollande* avec une yourte dans le jardin qui nous servira de maloca pour la circonstance. Trois autres personnes m'accompagnent pour ce voyage intérieur. Olivia une jeune danseuse qui a suivi une cure de désintoxication au Pérou chez les Shipibos. Cedric, un ancien gardien de prison étonnant au tempérament particulièrement extraverti. Paul, un jeune anthropologue en recherche et enfin Brigitte, visiblement mal à l'aise, qui semble souffrir de partout.
Chacun se prépare un endroit favorable, couvertures et matelas improvisés. Mon rythme cardiaque commence méchamment à s'accélérer, vieilles terreurs qui ont l'intention de me faire peur. C'est le bon moment pour déballer mes gris-gris perso peut-être un rien désuets, mais qui feront parfaitement l'affaire; le chapelet de ma grand-mère que j'enroule autour du poignet et une pierre du Jourdan que je dépose devant moi.

Reshin est prêt, il a revêtu sa tenue cérémonielle shipibo et disposé quelques objets devant lui. Des bols tibétains, une pierre semi-précieuse, une couronne Shipibo, des maracas, un tambour et quelques figurines indéfinissables. Du bois de santal se consume en fumant pour disperser les énergies lourdes de la pièce et les nôtres par la même occasion. Le contraste avec le rituel du Santo Daime où la lumière brille de partout, même en-dessous des tables, est saisissant; ici, il fait noir, pas même une bougie et j'ai évidemment oublié de prendre une lampe de poche avec moi. Reshin sert une première dose d'ayahuasca et l'icarise en sifflant une mélodie au-dessus du bol. L'espace d'un instant, je me demande si j'ai bien fait de venir. Nouvelle montée d'angoisse, again. Cette fois-ci mon coeur ne s'emballe pas trop, je gère.

Après avoir servi Brigitte, Reshin me fait signe d'approcher. La lampe de poche en bouche, il me sert dans un bol opaque. Impossible d'évaluer la dose qu'il me réserve. Je stresse. Comme d'habitude c'est très amer, mais le fond résiduel de résine concentrée d'ayahuasca qui reste au fond du bol est particulièrement acide et carrément imbuvable. Je bois quand même. J'ai environ quinze minutes pour me détendre avant de voir venir les effets de la plante. Concentration. L'air noir qui nous entoure commence à devenir poudreux, plus dense encore, presque vivant. Mes mains sont désagréablement moites. De la peur à l’état liquide. Je glisse entre mes doigts la pierre qu'un ami en voyage en Israël avait ramené du Jourdan. Des mosaïques de diamants colorés vibrent doucement autour de mes mains. L'ivresse monte lentement, c'est presque agréable. Je ferme les yeux, des lianes saturées de couleurs vives et sombres envahissent l'écran noir de ma conscience. L'ivresse monte d'un cran, mon corps vibre jusque dans le fond de ma gorge mais garde son unité. Tranquille, enfin, c'est ce que je crois.

Je ne sais plus trop en quoi croire d'ailleurs. Mes pensées défilent devant moi, se détachent et prennent leur indépendance. Je les observe et elles font de même. Un homme éclairé par des rayons de lumières agressifs se tient debout sur un plan sphérique. Abandonné par la lumière, il rumine sa colère et s'enferme dans la pénombre en hurlant son dépit. Reshin chante ses icaros magnifiques. Des grilles de lumière noire tremblent devant moi. Je ferme les yeux et c'est difficile de les maintenir fermés car les visions sont subrepticement associées à des changements rapides d'état de conscience auxquels j’oppose une résistance farouche. J'essaye du moins. Des formes serpentesques indifférentes à moi se divisent, s'assemblent et ondulent autour d'un trou noir qui palpite et semble m'inviter à me laisser engloutir. Pas question ! J'ouvre les yeux. Des pensées stupides et arrogantes ricochent en rigolant dans ma tête. Claquement de doigts pour disperser l'énergie négative. Une voix enjôleuse me chuchote à l’oreille de la laisser entrer en échange de sa protection. Je claque des doigts et je glisse cette pensée fourbe dans la pierre devant moi. Pas trop près de moi, pas trop loin non plus. Une carapace géante de tortue se disloque en plusieurs morceaux qui dérivent comme des continents. Je glisse mes doigts sur la surface rugueuse du galet noir. Mon corps se fige comme une statue de granit. Je m'abandonne à ce sentiment de paix relative et d'abandon. Un peu plus tard, le rythme lancinant du tambour me ramènera à la "réalité" avec la langueur d'une pirogue glissant sur un fleuve noir.

Il doit être deux ou trois heures du matin quand Reshin nous propose de reprendre une deuxième dose. Je ne suis pas très chaud, Paul et Brigitte non plus. Quant à Cédric et Olivia, ils boiraient bien toute la bouteille. Pas contraire, Reshin nous laisse doucement redescendre et nous ressert une demi-heure plus tard. Je reprends la même dose. Plus ou moins confiant. Quelques minutes plus tard, l'énergie monte, vite, bien trop vite.
C'est une véritable bombe atomique qui déferle de mes intestins jusqu'à mon cerveau comme un flash vibratoire. Mon esprit part en vrille sans aucun garde-fou. Un cargo plombé sur une mer de déferlantes infernales. Gros, gros malaise. Mayday! Mayday! Mais bon Dieu, pourquoi me suis-je embarqué dans cette p…n d'aventure! Trop tard pour les regrets, c'est toujours trop tard. De toute façon, je coule. Impossible de tenir la vibration qui me donne des haut-le-coeur écoeurants insoutenables et la sensation de mourir à moi-même. Impossible de rester assis en tailleur. Mon corps a lui déjà abandonné le combat et s'est effondré sur lui-même.

Les visions déboulent à un rythme forcené. Des lianes acérées noires et grises grouillent sur le sol de la maloca et une grille de motifs noirs s’acharne devant mes yeux grands ouverts. Mes pensées ne m'appartiennent plus et fusent dans tous les sens comme des électrons libres. Libres de quoi d'ailleurs? Dans un coin de mon cerveau, des volatiles noirs opportunistes et revêches, des corneilles ou des choucas, chassent en clan dans un décor en noir et rouge. Sensation de déjà-vu. Des formes griffues m'assaillent de partout. Mon corps vibre. Respiration. A l'exception d'un vague sentiment de survie, ma conscience n'a plus aucun centre.

Des pensées agressives ricanent et tournent en rond dans le manège infernal de mon esprit en déroute.
Respiration. Ksss, ksss, Ksss, Reshin souffle et siffle. Ma respiration se synchronise en rythme. Un dragon noir repoussant du genre infréquentable, les babines retroussées sur une belle rangée de canines, les griffes acérées, se dresse devant moi sur fond rouge sang. Respiration. Claquement de doigts. Une boule grise et gluante, hérissée d'épines flasques, est scotchée sur moi au niveau de mon estomac. Je la dégage péniblement. Ksss, ksss, Ksss, Reshin souffle et siffle toujours. Mon esprit psychotique au comble de la schizophrénie est coincé comme un rat dans un dédale de vitraux organiques sombres et fluorescents. Pas moyen de trouver un chemin vers la lumière mais paradoxalement, quelque chose en moi se rit de mes convulsions mentales.

Vision de guerriers hirsutes et barbus, pétrifiés dans d'antiques armures de métal. Comme eux, mon corps est entouré d'une coque d’argent lourd et froid. Sentiment d'appartenance au clan et d'être en mode survie depuis des éons. Un esprit se présente. Je ne le vois pas et je ne sais pas comment arrive l’information, mais je sais qu'il s'appelle Charrual et qu’à l'instar des guerriers, il a vécu des vies difficiles, rudes et frustes. Respiration. J’observe mes bras noirs qui se dressent comme des serpents d'ébènes massifs et le chapelet de ma grand-mère que je n'ai pas assez aimée. Une église aux portes de l'enfer. Respiration. Mes doigts au contact du sol sont englués dans des fils durs, piquants et collants. Des araignées noires et velues agitent leurs mandibules dégoutantes dans un décor dantesque. Claquements de doigts. Je me dégage et j'essaye de me relever en position assise. Peine perdue. Envie de vomir. C'est dur, mais quelque chose en moi se marre doucement. Respiration saccadée au rythme des maracas qui grésillent comme des insectes luisants dans la nuit. C'est peut-être le chemin. Accepter de tomber toujours plus bas. Des animaux préhistoriques marins ondulent majestueusement dans l'eau sombre tamisée de lumière verte. Cette fois-ci, je me redresse, la pierre entre les mains. Mes bras sont noirs comme des charbons de mépris et d'amertume pétrifiés par le temps. Je respire enfin. Je dépose la pierre et ma noirceur à côté de moi. Pas trop loin, pas trop près.

Il est à peu près cinq ou six heures du matin quand je me décide enfin à me lever. Un peu groggy après cette méga claque. Je me sens faible, sale, pas fier de moi et peu disposé à partager mon expérience difficile avec les autres. Plus trop certain non plus d'avoir assez de courage pour tenter la même traversée infernale ce soir. Je décide tout de même de participer au rituel et demande à Reshin une dose minimaliste pour la deuxième partie. Les préparatifs pour réchauffer la maloca vont bon train avec Cédric qui se donne comme un bûcheron pour préparer et isoler la yourte. Quatre autres personnes nous rejoignent. Gabrielle, la sœur de Reshin accompagnée de son homme, Mika, un artiste musicien polyvalent très drôle et attachant. Stan un étudiant en neuropsychologie plutôt mystérieux et Nico, obsédé par les synchronicités, qui vient de terminer ses études en ostéopathie. Autour du feu l'ambiance s'est nettement réchauffée. La cérémonie vient de commencer pendant que blagues de circonstances et bons mots s'échangent longtemps dans une ambiance festive très relaxante mais peu propice au retour sur soi. Comme prévu, je ne prendrai que deux doses homéopathiques du breuvage magique.

Calfeutré dans un sac de couchage, les visions reviennent quelques heures plus tard et se succèdent comme des rêves éveillés à un rythme rapide mais incommensurablement plus faibles en intensité qu'hier. Reshin s'approche et chante pour moi. Je n'en demandais pas tant mais je me redresse, frigorifié dans mon sweat-shirt Adidas en acrylique. Il boit une substance indéfinie et me la crache au visage. Cool. Il prend mes mains qu’il joint dans les siennes, chante des icaros plutôt mystérieux à deux voix et souffle en rythme sur le sommet de mon crâne. Impossible de me rappeler ce que j'ai éprouvé sur le moment même, pas plus que les visions fugitives de la nuit, mais contre toute attente et au-delà de mon taux de sérotonine probablement dopé, j'ai l’incroyable sensation que tout ce processus m'a "nettoyé", libéré de quelque chose d'indéfinissable qui me pesait. Je me sens fabuleusement bien et tel Thésée dans le labyrinthe du Minotaure, prêt à affronter un nouveau "bad trip".

 

Karmatoo

Karmatoo © Karmapolis - Janvier 2013

 

A lire aussi sur Karmapolis :

Le parcours du curandero : une entrevue avec Reshin
La deuxième vie d'Olivia

 

Une liste non exhaustive de quelques ouvrages sur le sujet :

Romuald Leterrier entre science et chamanisme

Rick Strassman : DMT La molécule de l'esprit

Une belle collection de Mama Editions sur l'ayahuasca :

 

 

 

 


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