Nahua
Première partie : conversation
autour du nagual

guerriers toltèquesSur les traces de Carlos Castaneda –au sens premier du terme– Sion Hamou s’est aventuré au sud-ouest des Etats-Unis sur le chemin de l’initiation. Une quête du Graal qui l’aura amené à rencontrer Craig Carpenter et les Hopis, à découvrir des clans de “sorciers” mexicains curieusement inspirés par la mystique de don Juan, mais aussi et surtout à s’immerger dans la métaphysique des indiens Nahuatls par l’intermédiaire du dernier Jefe de La Danza, le Maestro Andrés Segura. Un chaman mexicain qui a amené au Texas la pratique traditionnelle des « Danzantes » au début des années 60. Des groupes très hiérarchisés qui s’organisent en clans et dont les membres exécutent des chorégraphies initiatiques martiales venant de leur héritage préhispanique aztèque. Cette danse appelée « Danza Chichimeca » ou encore « La Danza de la Conquista » ne se résume évidemment pas à une performance folklorique. Pour certains clans, au-delà même de l’affirmation d’une certaine mexicanité ou d’un retour aux sources de l’indianité, il s’agit aussi d’une véritable initiation à l’instar d’autres rituels Indiens comme la danse du Soleil des Oglalas ou encore le rituel du peyotl des Indiens huichols.
Suite à une première interview que Sion Hamou nous a donné à propos de son livre sur Craig Carpenter (Le Gardien des Seuils, que vous trouverez ici), nous avons voulu en savoir d’avantage sur certains points qui méritaient selon nous des éclaircissements. Quel est l’enseignement d’Andrés Segura ? Qui sont les Danzantes ? Quelle est la finalité de ces danses aztèques ? Existe-t-il des liens, des similarités entre les concepts développés par Carlos Castaneda et la culture des ethnies précolombiennes. S’en est suivi une début de discussion plus qu’une interview que avons le plaisir de dévoiler sur Karmapolis. Une première partie quelque fois technique, parfois polémique mais toujours passionnante et qui nous l’espérons sera suivie par d’autres.

Une interview de Sion Hamou

Karmatoo : Dans les traditions spirituelles orientales, l'ego est perçu comme un voile d'ignorance masquant notre véritable nature. De façon assez semblable, Carlos Castaneda le définissait lui comme un égrégore de pensées extérieures et parasites qui mange toute notre énergie et nous empêche d'accéder à l'illumination, au feu intérieur. Existe-t-il dans le nagualisme tel que vous l'avez rencontré un chemin initiatique qui propose une telle refonte ou dissolution de l'ego ?

Sion : Il faut savoir, avant même de commencer à répondre à la question de la dissolution de l’ego, que le "Nagualisme", à l’exception peut-être des travaux de Castaneda, est un concept d'ethnologue, une sorte de fiction anthropologique. Le “Nagualisme” n'apparaît comme un trait social qu'au niveau d'une certaine transitivité culturelle que l’on pourrait désigner en anglais par le mot «construct». Chez aucune ethnie mésoaméricaine, nulle part, jamais sa pratique ne s'est établie comme la totalité sérielle et cohérente que nous en donnent les anthropologues. Le mot lui-même n'est qu'une commodité académique qui nous laisse croire, à tort, qu'un ensemble phylétique s'est trouvé réalisé un jour au Mexique. Pire, le Comparatisme historique nous a laissé croire qu'il en va du Nagualisme comme du Réformisme luthérien ou de l'Illuminisme allemand. L'accumulation des études sur le sujet n’a fait que fausser la perspective en cachant encore plus l’atomisation de ces pratiques. Chaque fois que je fais donc référence au Nagualisme, je ne peux le faire que sous la forme d’un «condensât» ethnologique, une sorte de superstructure arbitraire, ou alors en référence directe aux ouvrages de Castaneda.

Donc pour en revenir à la dissolution de l’ego, la question qui se pose réellement serait d’abord celle de savoir pourquoi l’individu est-il si épris de lui-même et si engoncé dans son moi et ses certitudes alors même qu’il est l’image de la plus parfaite fragilité ? J’ai imaginé pour mon usage une notion que j’appelle « l’entrave humaine ». Cette entrave est surtout sémantique. Les mots construisent pour nous une réalité anthropomorphe ou encore une réalité « à notre image», et qui se substitue à la terreur de l’inconnu là dehors. En disant cela je ne dis rien de nouveau mais si je peux encore revenir un peu sur cette notion «d’entrave», on peut voir par exemple comment la structure d’une rotule humaine par exemple empêche une jambe de se plier vers l’avant. De la même manière, l’esprit humain n’est pas conçu pour cette flexion contre nature. Je ne peux pas penser l’Abstrait, je ne peux pas plier mon ego à ce degré d’angle. Cette entrave humaine est celle du moi… voilà tout.

Il existe en effet dans toutes les traditions une grande insistance sur les pratiques humbles ou humiliantes, comme par exemple demander aux novices qu’ils balayent sans fin la cour du temple. Les Aztèques forçaient même leurs futurs dirigeants et tous les jeunes prêtres étudiants dans les Calmecac, collèges-monastères dédiés à Quetzalcóatl, à balayer les marches et l’esplanade du temple. Quetzalcóatl, qui était un homme divinisé, était lui-même chargé de balayer les chemins devant les dieux. Même chose pour Coatlicue. Sahagun qui fut le Chroniqueur contemporain de Cortez nous dit de lui que la mère du dieu tribal aztèque Uitzilopochtli, Colibri de la Gauche, «balayait chaque jour sur la Sierra de Coatepec, pour faire pénitence».

Ces histoires de balais et de pénitences ont plus à voir avec l’ego qu’il n'y paraît. Bien sûr on pense tout de suite à l’humilité, au rabaissement de l’orgueil et à la dissolution du moi, mais ce qui est visé à travers ces actions découplées de leur fonction utilitaire, ce sont surtout les formes directes du fameux «ne pas faire» nagualiste. L’éducation dans les Calmecac était d’une extrême austérité, on y enseignait l’abnégation, la maîtrise de soi. Le Dieu Quetzalcóatl y était connu comme le Seigneur de la pénitence : « [il] faisait pénitence en se piquant les jambes et en extrayant du sang avec lequel il ensanglantait les épines de maguey». Les références à ces macérations et à ce pénible travail sur l’ego sont si nombreuses au Mexique qu’une encyclopédie n’y suffirait pas. Mais la véritable transcendance de Quetzalcóatl, ou Kukulkan comme l’appelaient aussi les Mayas, réside cependant dans sa fonction nominale : le serpent à plumes c’est-à-dire «l’être parfait», «l’être réalisé», celui qui à travers le dépassement du soi atteint à l’illumination, au Boddhisattva, au statut élevé de Samyaksam buddha, l’être capable de modifier le Dharma ou la Loi Universelle. Cette partie est beaucoup moins connue parce que le vocabulaire mystique hindouiste est si spécifique dans ses fondements qu’il semble ne pas pouvoir s’appliquer sans distorsions culturelles à l’expérience aztèque ou maya. Or c’est pourtant de cela dont parle la légende de Quetzalcóatl. Les quetzalli sont les plumes précieuses de l’oiseau du paradis quetzal et symbolisent l’esprit, la conscience, l’Aigle, l’envol. Coátl ou le serpent symbolise la matière, la corporéité, la terre. L’étroite association entre les forces spirituelles du Quetzal et les forces chtoniennes du Coátl indiquent le chiffre de l’homme réalisé, le dépassement de l’ego.

Je voudrais vous raconter une petite histoire à propos justement de ces multiples interprétations sur le nom de Quetzalcóatl. Si je tiens à présenter cette histoire un peu plus longuement, c’est que je suis persuadé que son contenu réel est en fait beaucoup plus dans certains détails en apparence anodins et surtout pour son rapport direct avec le nagualisme selon Castaneda.

Pendant mon second séjour au Mexique, j’avais demandé à Dora de me mettre en contact avec Emiliano Reyes qui avait été très proche du Maestro Andres Segura Granados, General de la Danza, et qui avait fait rupture avec lui pour créer son propre groupe. Le hasard faisant bien les choses, il devait venir précisément ce jour-là visiter Don Raphael, à Huitzilac, un petit village des montagnes au dessus de Cuernavaca. Arrivé devant la dernière maison du village, un jeune garçon essaye de m’arrêter en me disant que Don Raphael n'est pas là, et malgré ses tentatives pour m’empêcher de passer, je vais frapper directement à la porte. Un homme légèrement poupin et entièrement vêtu de blanc entrouvre la porte et me demande dans un français curieux et vaguement parisien : "Tu es Tsionn ?". Assis derrière une table Don Raphael est en train de présider une partie très animée de dominos. Ce sorcier ressemble tout à fait à un paysan du Gers ou de l’Ariège, petit, massif, moustachu et truculent. Reyes finit par me faire signe qu'il veut sortir et je le suis au dehors. Nous empruntons derrière la maison un sentier incroyablement abrupt et caillouteux. Arrivés à un premier contrefort de la montagne, il s’arrête pour inspecter une énorme roche sur laquelle il grimpe avec agilité. Je le suis sans rien dire. Il s'assoit confortablement en tailleur à l'une des extrémités du rocher en me tournant le dos. Je n'ai d'autre choix que de m’asseoir un peu en retrait derrière lui. Long silence. J'attends... Il se tourne enfin vers moi et commence à m'entretenir sans transition des diableros nahuas. Selon lui, Don Raphael serait un puissant sorcier qui aurait déjà tué plusieurs naguals diableros de ses propres mains et aussi qu'il serait capable de guérir toutes sortes de maladies osseuses «en se rendant semblable à l’intention Dieu». L'endroit ou nous sommes, me dit-il, est aussi un observatoire astronomique. Les anciennes sorcières utilisaient ici une pierre plate d'obsidienne polie avec en son milieu une légère dépression concave dans laquelle elles reflètent la lune. En fixant cette image inversée, elles voyagent toute la nuit dans tout l'univers. S’en suit une longue conversation sur «l'intention» qui est un mot obsessif chez Reyes (chez moi aussi à l’époque). Il se lance ensuite dans une explication plutôt abstruse sur la place relative de Dieu par rapport au Nagual. Comme je lui fais remarquer que Dieu, selon Castaneda, n'est qu'une catégorie du Tonal, il dit vaguement «oui, oui, le Dieu des Ecritures…». Il semble avoir une étonnante maîtrise des livres de Castaneda. Après un long silence, il me fait un petit signe des yeux pour m’enjoindre de regarder derrière moi. Venant du sentier, je vois soudain apparaître un gros chien noir qui arrive en boitant vers nous. Emiliano l'appelle doucement et me murmure de faire attention à ses moindres mouvements. Le chien passe très près du rocher sur lequel nous sommes perchés sans même s’arrêter. Reyes soupire et dit "Ah! c'est dommage, il y avait des choses bizarres quand nous sommes arrivés, mais c'est parti maintenant". Il semble un peu déçu comme si je venais de rater un examen sur mon rocher. Sans transition il se lance dans une nouvelle digression réellement très intéressante sur Quetzalcóatl dont le nom, selon lui, est habituellement compris à tort comme «Oiseau serpent» ou «Serpent à plumes». Il convient, dit-il au contraire, de traduire Quetza par «monter» ou «ascension», plus exactement «ascension spirituelle» et Coàtl non pas comme serpent mais comme «double». Le nom Quetzalcóatl signifierait donc le «double élevé» ou le «double précieux». Autrement dit le fameux double lumineux de «l’Attention Seconde» de Castaneda et Don Juan. Sais-tu, ajoute Reyes, qu'il est très difficile de distinguer un Guerrier de la Liberté d'un diablero? J'ai des amis qui sont des diableros mais il est difficile de dire si ils sont bons ou mauvais. Certains choisissent parfois de devenir des "Défieurs de la mort". Un jour un allié vient à eux et leur dit : "je peux te rendre immortel, je vais te montrer comment fermer le trou qui laisse rentrer la mort ainsi tu ne mourras pas" et lorsque le diablero accepte, il est fini, jamais plus il ne sera libre. Un autre chien apparaît derrière nous. Même attention soutenue d’Emiliano mais le chien continue de se comporter comme un chien ordinaire. Autre soupir, autre exam raté. «Il n'y a pas de guide, continue-t-il, il n'y a pas d'aide à attendre, il n'y a plus de groupe. Le nagual est parti, c'est chacun pour soi. Tout est un travail personnel, tu ne peux pas être aidé ou si un jour un allié vient à toi, il peut te donner tous les pouvoirs que tu veux mais c'est comme lorsque tu élèves des poules ou des cochons, quand tu les as soignés et qu'ils sont assez gros, tu les manges.» Après plusieurs soupirs, il finit par remarquer qu'il commence à faire froid et sombre et se lève pour partir. «Si un jour un allié vient te voir, me dit-il en chemin, et te propose son aide, même s'il te dit qu'il s'appelle Juan Matus, (le Don Juan de Carlos Castaneda) demande lui si il va te conduire à la liberté totale. Si c'est un allié véritable il t'aidera, sinon il disparaîtra en fumée». Emiliano m’adresse encore un de ses regards sursignifiants et me répète en forme de viatique. «Tu peux continuer à cheminer comme tu le fais par tout le Mexique, mais fais-le en te réjouissant de chaque instant». Je pense qu'il voulait me dire par là que je pouvais toujours remuer ciel et terre, je ne trouverais pas d'autre soutien ici bas que mon propre travail intérieur.

Je suis encore aujourd’hui tout à fait fasciné par cette dimension que Reyes apportait à l’étymologie classique de Quetzalcóatl. Si j’accepte cette interprétation qui est d’ailleurs aussi attestée par Nuñez de la Vega et reprise par d’autres auteurs beaucoup plus récents comme Eduard Seler ou Angel María Garibay qui eux aussi précisent que «Koátl» en plus de serpent veut dire «gemelo», le jumeau, le double, alors ce fameux «double précieux» se rapporte bien à la tradition nagualiste du Tonal et du Nagual, c’est-à-dire précisément à la thématique qui nous intéresse du dépassement de soi.

Karmatoo : Pour en revenir un peu à votre histoire sur Emiliano Reyes, je me demandais quelles avaient été vos impressions face au personnage. Ce groupe suivait-il l'enseignement du « nagual » Don Raphael? Aviez-vous l'impression de retrouver une « lignée » plus proche par l'esprit de l'enseignement de don Juan? Ou aviez-vous plutôt l'impression que les histoires de pouvoir de Castaneda avaient leurs aficionados jusque loin dans les campagnes mexicaines ? Les références de Reyes aux défieurs de la mort sont surprenantes dans le sens où j'avais cru comprendre que le lexique de Castaneda n'était pas partagé par les autres traditions "nagualistiques".

Sion : Je ne crois pas que Emiliano Reyes avait réussi à recréer un groupe significatif autour de lui et à plus forte raison une nouvelle lignée de naguals, un nouveau clan. Peut-être Don Raphael, mais je ne le sais pas. Au moment de quitter la maison de Don Raphael, une jeune femme était venue. Elle me donnait l'impression d'une sorte de "Gorda" sur stéroïdes. Don Raphael était manifestement ravi de la voir et me l'a présentée comme sa «meilleure bruja». Son énergie était contagieuse. Très belle, pétulante, aguichante et en même temps confusément intimidante. Il est possible que Don Raphael initiait autour de lui un clan nouveau, je ne le sais pas avec certitude. Pour en revenir à Emiliano Reyes, je sais par d’autres sources que la dernière fois que Castaneda était venu à Mexico pour rencontrer Maestro Andres Segura, il ne voulait pas entendre parler de lui. Je pense que Reyes était un personnage un peu marginal qui semblait connaître énormément de gens et de choses mais en même temps mon impression à son sujet était celle d'un «wannabe» nagual. La réalité d'un sorcier nagual a tout à voir avec l'Esprit lui-même, elle ne relève pas du choix délibéré d’un individu et ceci quel que soit son pouvoir personnel. J'ai l'impression que Reyes avait aussi peut-être brièvement entretenu l'idée de me "recruter" la première fois mais qu'il avait ensuite changé d'avis. Soit parce que j’avais sans le savoir échoué à ses “tests” dans la montagne, soit parce que j'étais à l'époque trop proche de Maestro et que Reyes le savait et aussi qu’il venait justement de faire défection... Il avait pourtant insisté pour me revoir et même était allé jusqu’à me laisser sa carte de visite et me demander de revenir le voir aussi souvent que je le voulais. Maintenant pour répondre à votre question à propos des campagnes mexicaines, il faut, je crois, rendre justice à Castaneda. Qui, à votre connaissance, avait jamais entendu parler de «l’enseignement toltèque» avant disons les années 1968 ? Qui avait entendu parler du Nagual et du Tonal avant l’irruption sur la scène mondiale des concepts nagualistes que Carlos dévoilait dans sa thèse universitaire ? Peut-être un peu dans les écrits obscurs et parfois totalement inventés de l’Abbé Brasseur de Bourbourg, peut-être dans les travaux mal compris et détournés de leur sens de Laurette Séjourné, peut-être un peu dans l’œuvre de Barbara Myerhoff ? Mais c’est surtout Castaneda à ma connaissance qui a apporté cette diffusion sémantique quasi planétaire. Tout ce «vocabulaire» avant lui était soit inconnu, soit si diffus dans les mémoires ethnographiques qu’il n’avait aucune instrumentalité mesurable. Pas étonnant que la seule fois où Castaneda est sorti de sa «réserve» de Nagual, c’était pour une histoire inattendue de «copyrights» éditoriaux et pour traîner Victor Sanchez en justice, justement à cause d’un détournement de «vocabulaire» et de «Trademark infringement». J'aurais beaucoup à dire sur la pénétration incroyable de ces concepts nagualistes de Castaneda et ceci comme vous le dites, jusque dans le fin fond des campagnes mexicaines. Son discours sur la «science toltèque» pourrait même être cité comme l’archétype d’une rétroaction ethnologique absolument réussie, une sorte de culte du "Cargo" inversé, même si certains peuvent le regretter. Aujourd’hui des générations de jeunes et moins jeunes mexicains, de mexicayotl comme les appelait dédaigneusement le Maestro, vous parlent très fièrement de la résurgence de leurs antiques «traditions toltèques» mais sans forcément toujours réaliser l’immense contribution d’un certain sorcier californien de UCLA. Beaucoup de groupes dans les Chiapas par exemple ou dans le Jalisco comme les Huichols n’utilisent pas du tout ce même vocabulaire «toltèque» mais ces différences reflètent simplement de profondes différences linguistiques entre le stock maya-yucatèque par exemple et les langues uto-aztèques. Sous des appellations divergentes, on retrouve quand même presque toujours les notions fondamentales issues de la langue nahuatl de Nagual et de Tonal.

Karmatoo : Quetzalcóatl symboliserait donc notre jumeau « céleste ». Une traduction qui selon vous corroborerait les théories de Carlos Castaneda sur l’obligation qu’aurait chaque être humain de se créer un corps d’énergie pour prétendre accéder à la liberté. Un double vital que l’on retrouve par ailleurs dans les innombrables expériences de vie après la mort, les récits de décorporations astrales, mais aussi d’une certaine manière dans les transformations animales attribuées à certains brujos. Le « shapeshifting » de ces diableros serait-il une pratique liée à l’élaboration délibérée d’un double énergétique, au Quetzalcóatl ?

Sion : Pas tout à fait. Plutôt que de parler d’une obligation qui serait faite à chaque individu de se créer de toute pièce un corps d’énergie, plutôt que de se dire que l’on doit se livrer à une élaboration délibérée d’un double énergétique pour accéder à la liberté, il faut savoir que cette dualité est en fait une donnée existentielle indépendante. Le moi de l’individu ne peut se manifester ni survivre en l’absence d’un «double énergétique» préexistant à sa naissance. Les Aztèques appelaient même ce double de l’être : le tonal. A la naissance de tout enfant, un prêtre spécialisé, le Tonalpouhque, consultait le Tonalamatl, c’est-à-dire le livre des Tonalli. Sahagún, dans son Livre Sixième, raconte à ce sujet que : "aussitôt que l'enfant avait vu le jour, on se mettait en mesure de savoir sous quel signe il était né, afin de connaître son sort à venir. A cet effet, on se rendait chez le devin appelé tonalpouhque, ce qui veut dire celui qui sait connaître la fortune de ceux qui naissent. Celui-ci cherchait aussitôt dans ses livres le signe qui lui correspondait et qui sont au nombre de 13. Il marquait ensuite le jour du baptême en disant: "On le baptisera d'ici à quatre jours." Et aussi dans son Livre troisième :"On disait que ceux qui naissaient le jour de yei cipactli (trois Crocodile) du signe ce quiahuitl (un Pluie), qu’ils étaient destinés à être nécromanciens, sorciers et jeteurs de sorts et qu’ils se transformaient en animaux."

Cette pratique divinatoire des prêtres Tonalpouhque serait à tort confondue à l’astrologie traditionnelle et ses douze signes. En réalité pour les Aztèques, la femme enceinte est avant tout un guerrier qui a «capturé» un Tonal, soit l’équivalent du Ka égyptien ou double spirituel. Cette «capture» n’est pas simplement une figure de rhétorique. Par exemple la femme nahua qui meurt en couches est honorée comme un guerrier mort au combat. Ce n’est que quarante jours après le jour de la conception que le fœtus est enfin réuni dans la matrice à son Tonal qui a été arraché par la mère à la source même de toute vie, c’est-à-dire au réservoir de tous les tonalli, à savoir le Soleil Tonatiuh.

Pour mieux comprendre ce qui va suivre, je dois dire que le mot Tona en nahuatl a tellement de significations qu’il en vient presque à designer tous les aspects de la vie, depuis l’engendrement, la naissance, la destinée jusqu’a la chaleur associée au soleil et au vivant. Le mot Tona apparaît comme syntagme nominal dans une infinité de mots composés : (Tona)tiuh, le Soleil est la source spirituelle de tous les (Tonal)li, mot qui signifie signes, jours, chaleur de vie, et par extension les 13 signes du (Tonal)amatl ou Livre des Destinées. Le Tonal est lui-même émané sous la forme d’une flèche ardente solaire To(tona)mitl qui féconde le sein de notre Mère In(tona)n, etc.. Le problème de ce tonal ubiquitaire (et qui est aussi l’une des étymologies de Quetzalcóatl), c’est que le cycle des naissances draine irrémédiablement le «réservoir mystique» solaire. Tonatiuh, le Soleil, s’épuise en une perte incessante d'énergies «tonaliques» que les Aztèques tenteront vainement de lui restituer par le biais des sacrifices humains pour éviter ou au moins retarder la fin de notre Cinquième Monde actuel.

Le «double lumineux», ou le «corps de rêve», n’est pas une acquisition sur le tard que le sorcier Nagual parvient à force de discipline à créer de toutes pièces pour l’utiliser à ses fins propres. Le «double précieux» des décorporations astrales dont vous parlez «préexiste» à l’entité individuelle, il est même, pourrait-on dire, la condition sine qua non du vivant, à l’image du fameux «moule de l’homme», mais cette fois non pas à l’échelle programmatique mais au niveau individuel. Chaque individu a son tonal. Il ne nous appartient pas vraiment de créer un corps de rêve, celui-ci préexiste à notre accord. Le vrai problème, c’est plutôt de s’éveiller à ce double, de l’habiter et de le mouvoir. Cette migration du corps existe réellement, je l’ai moi-même tentée et réalisée accidentellement à plusieurs reprises. Elle est difficile, mais elle n’est pas rare ni spécifique aux sorciers. Je pense ici par exemple à la Psychologie Transpersonnelle de Charles Tart ou encore aux travaux de l’Institut Monroe en Virginie. Cependant cette modalité fonctionnelle du double, même si elle se manifeste presque toujours comme une sorte de nouvelle extension du corps physique, reste à considérer surtout comme un mode de perception séparé. En d’autres mots, le Tonal est perception, c’est un sixième sens, voire un septième, je ne sais plus. Cette distinction est cruciale. Au lieu de l’imaginer comme un corps éthérique capable de «faire des choses» la nuit, il faut le voir comme une forme de perception du monde.

Karmatoo : Si je vous suis bien, tout ce que nous percevons, même l'inconnu parcouru lors de nos rêves, relève du Tonal. Mais l'illumination, l'éveil avec un grand E n'est-il pas une porte sur le Nagual, sur l'indescriptible?

Sion : Oui et non. J’ai conscience que tout ce que je viens de vous dire jusqu’ici est plutôt opaque. Si je reprends un peu le problème du début, je dirais que la distinction la plus claire qui puisse être faite, c’est encore celle de la coupure très nette que fait Castaneda entre Nagual et Tonal. Je fais référence ici non seulement au vocabulaire diffusé par ses écrits mais aussi à celui de toutes les sources mexicaines contemporaines ou antiques. Le Tonal, vous avez raison, est littéralement la totalité de tout ce que nous pouvons humainement être, faire, rêver, concevoir ou imaginer ici bas. Nos actions, nos pensées, nos délires, notre matérialité, notre corps… tout relève du Tonal, absolument tout, même le temps. Le Nagual par contre, lui, échappe radicalement à notre appréhension et pourrait être décrit comme l’Abstrait Indifférencié dont je parlais au début. Là encore vous avez raison, l’illumination est en effet une sorte de porte, un seuil qui nous donne accès au Nagual, à l’indescriptible. Mais c’est à prendre avant tout très littéralement, avec la subtilité supplémentaire qui veut qu’un «seuil» ici ne doit pas être compris comme une sorte de chambranle du numineux, un portail du sacré. Il y a dans cette notion de passage une profondeur qui nous échappe tout à fait. Un seuil peut servir à marquer une transition entre ici et l’au delà, c’est à peine si l’on peut s’attarder sur lui ou sur sa nature. Il délimite un passage entre ici et ailleurs et on l’a trop vite franchi. Or le seuil, le linteau de ce seuil lui-même EST l’Eveil. L’au-delà du seuil est une tout autre histoire. C’est pourquoi de manière cryptique il est souvent recommandé au disciple de se rendre semblable à ce qu’il contemple. Il faut procéder très lentement, très prudemment. De même que l’on distingue le Satori du Nirvana, parce que le Satori ou l’éveil n’est pas simplement un passage de l’obscurité à la lumière mais un état liminal de la conscience qui perdure, de la même manière on doit différencier entre l’éveil du Tonal et la survenue du Nagual. Il n’y a pas une sorte de flash lumineux qui vous propulse tout ébloui dans une nouvelle lumière en tunnel. Il y a malheureusement une sorte de confusion inévitable qui vient du discours des «Lumières». L’illumination, selon moi, a beaucoup moins à voir avec les métaphores lumineuses et visuelles de Jakob Böhme qu’avec une longue rumination sur la notion seuil de la conscience. La stabilisation du Satori est un problème séparé. Il faut comprendre que l’œil qui regarde ne se voit pas lui-même. De même la conscience est une sorte d’arche voûtée, une porte basse qui ne se conçoit pas elle-même mais «donne» simplement sur une autre réalité. Très rarement l’illuminé lui-même parvient à concevoir que c’est sa conscience elle-même qui est Satori. Il croit simplement qu’il est passé dans le Nagual. Pourtant plus que tout autre, il devrait savoir que la conscience relève seulement du Tonal. Pour aller au delà du Tonal et concevoir le Nagual ou l’Impensé, il faut… mourir. Cette obligation est en elle même si impérative que Don Juan appelait la contemplation du Nagual «le cimetière des sorciers». Lorsque mon amie Dora référait à la mort de Don Juan, elle disait simplement, Se hizo luz, «il s’est fait lumière».

Karmatoo : Le double serait-il en quelque sorte le binôme formé par le Nirmânakâya et le Dharmakaya des bouddhistes? La création consciente d'un illuminé en opposition au corps physique d'un simple mortel constitué inconsciemment par toute une série d'automatismes psychologiques, transgénérationnels et culturels?

Sion: Le double appartient surtout au Dharmakâya plus qu’à la matérialité du Nirmânakâya. (Bien qu’à ce stade, le corps du Buddha sensible lui est déjà débarrassé du poids Karmique). C’est pourquoi la figure du Quetzalcóatl est aussi désignée comme le «double précieux» ou le «double élevé». Le double est un «corps de vérité», c’est pourquoi il relève finalement du Dharmakâya, de l’esprit lumineux. La concaténation de nos actions et de nos pensées maintiennent un «liant» ontologique si puissant que nos gènes font de la colle. Le Tulku ou l’être réincarné d’un Lama déjà en position de Boddhisattva ou encore le sorcier nagual qui parvient à travers son double de lumière à se libérer suffisamment du Karma et à accéder à l’énergie requise pour «voir» le Nagual, l’Impensé, ne peut le faire que très brièvement, à peine quelques instants et avec la possibilité d’endommager son corps. Même difficulté pour les Tibétains, et là je parle surtout des Dalai Lamas, des Rinpochés et des Karmapas, pour atteindre le Bardo, l’état intermédiaire, en un seul morceau. Leur Tulku du moment va subir les mêmes forces laminantes de la mort cellulaire qui désarticule et pulvérise la conscience du moi. Or, si comme la majorité de ce clergé, votre souci est de continuer par delà la mort de servir l’humanité, il vous faut renoncer volontairement, et parfois pour des millénaires, à la Yehida, à l’Unité kabbalistique, au Nirvana. Le seul exploit héroïque digne d’être mentionné en ce bas monde, c’est celui qui consiste à ré engager volontairement son Tulku dans cette nouvelle galère tout en maintenant, par discipline spirituelle, dans le chaos des vies processionnaires de la Samsara suffisamment d’éléments autobiographiques du moi qui vient juste de mourir, et tout cela seulement pour la joie discutable de continuer à servir son prochain. N’importe quel Rinpoché mérite bien l’adoration des fidèles.

Pour en revenir au Mexique, C’est à tort que les gens confondent le double animal avec le Nagual. Il est courant dans les campagnes d’entendre les gens parler de leur double animal comme leur naualli, ou leur nawal… mais cette «totémisation» du double tonalique augmente encore un peu plus les confusions.

Ces fameux sorciers «shapeshifting» changeurs de forme, les «skinwalkers» sont eux-mêmes non pas tant des naguals dans le sens où l’entendait Castaneda mais des brujos, les diableros de Reyes qui, par toutes sortes de techniques shamaniques, parviennent à se métamorphoser en animal. Cette transformation reste mal comprise de part et d’autre, à la fois par le sorcier lui-même qui utilise l’un des «effets seconds» du corps de rêve mais aussi par ceux qui en sont les victimes. A ce sujet je voudrais vous raconter une autre «rencontre» pas si fortuite que j’ai eue avec l’un de ces Coureurs de Nuits en 1992, alors que je venais de rencontrer Maestro pour la première fois dans des circonstances étranges, que je raconterai plus tard. Après une très longue marche dans le désert au Sud de Sonoita, je suis revenu en pleine nuit à Tucson. Je devais le lendemain aller chercher Patricia à l’aéroport. Arrivé très tard dans notre ancienne maison des Foothills et terrassé de fatigue, je me suis aussitôt endormi. A peine avais-je éteint la lumière qu’un choc sourd sur le toit me fit sursauter. C’était comme si un objet assez lourd venait de s’écraser et de rebondir sur le toit au-dessus de ma chambre. Je consultais le cadran lumineux de ma montre: deux heures du matin ! Encore épuisé par la marche dans le désert, je me suis simplement retourné et rendormi. Aussitôt les bruits ont repris avec encore plus d’intensité, comme si quelqu’un se déplaçait à pas pesants sur le toit plat de la maison. Les sons évoquaient parfois des claquements de porte ou encore un objet métallique heurtant violemment une tuyauterie ou des galops tout le long du toit. J’étais soudain très réveillé, très alarmé. Les bruits se poursuivaient maintenant sans interruption, parfois faibles, parfois très forts, très proches et pressants. Au milieu de ces galopades irréelles, j’ai commencé lentement à prendre conscience que dans le silence de la nuit, venant du côté de la fenêtre de la salle de bain, un cri se répétait déjà depuis un moment à intervalles réguliers, presque à la limite de ma perception. Le cri n’était ni celui d’un oiseau nocturne, ni celui d’aucun animal que je pouvais clairement identifier. Alors même que je le remarquais, le cri devint de plus en plus fort, de plus en plus persistant et me glaçait littéralement le sang. J’ai rallumé fébrilement toutes les lumières de la maison ainsi que tous les lampes extérieures, sur le porche, coté piscine et même les flood lights coté garage, mais les bruits n’ont pas cessé pour autant. Je ne pouvais rien voir par les fenêtres ironiquement à cause de l’éclat lumineux de toutes mes lampes allumées. Soudain l’idée me frappa qu’il s’agissait sans doute d’une situation «non ordinaire» et que ce qui marchait là-haut sur le toit n’était probablement ni un animal, ni un voleur, ni quoi que ce soit d’humain vraiment. J’étais à présent totalement terrifié. Je me suis rassis sur le lit en m’orientant face à l’ouest tout en me balançant sur moi-même et en frappant rythmiquement mon mollet gauche. J’ai attendu pratiquement deux heures dans cette position que les bruits cessent. La simple idée de sortir de la maison m’effrayait si totalement que je n’y songeais même pas. Finalement, épuisé, j’ai essayé de me rallonger pour détendre un peu mon diaphragme lorsqu’un choc très violent me fit à nouveau sursauter. Quelque chose de très lourd et de très massif venait de heurter cette fois les vitres de la porte d’entrée en faisant vibrer tout le porche. Le choc fut suivi du bruit terrifiant de griffes rayant sauvagement les carreaux, un peu comme si un animal de grande taille essayait rageusement de pénétrer dans la maison en s’acharnant sur le vitrage des portes. Je suis allé voir aussitôt par la fenêtre de la cuisine qui, grâce à la disposition en L de la maison, permettait de voir latéralement la porte d’entrée sans avoir à sortir. La lumière du porche éclairait sinistrement l’entrée mais il n’y avait absolument personne dehors, ni aucune trace sur la porte. Peu à peu les bruits qui provenaient encore du toit ont commencé à s’espacer jusqu’à disparaître tout à fait. Il était à présent quatre heures du matin. Terrassé par la fatigue et malgré ma frayeur je parvins finalement à m’endormir. Le lendemain j’ai retrouvé Patricia à l’aéroport, elle-même épuisée par le décalage horaire, en chemin je lui ai raconté fébrilement les événements de la veille: ma rencontre avec Maestro, ma longue marche avec lui dans le Sonora et surtout cette nuit fantastique qui venait à peine de s’achever. Malgré son scepticisme les mêmes bruits infernaux se sont reproduits la nuit suivante mais cette fois en sa présence. Quelque chose me disait que cette “chose” qui bondissait ainsi sauvagement sur la maison était venue du sud, peut-être parce qu’elle avait commencé par heurter l’angle du toit qui donne sur la piscine. Ces bruits et ces cris n’ont plus cessé, nuit après nuit, et se sont poursuivis ainsi pendant plus d’un mois, toujours très exactement au moment précis où j’éteignais ma lampe de chevet et où je commençais à m’assoupir, et ceci quelle que soit l’heure à laquelle je décidais de me coucher.

Je sais aujourd’hui qu’il s’agissait sans doute d’un Coureur de nuit. Lequel ? Ça, c’est une autre histoire. Lorsque j’ai interrogé Maestro par la suite, il s’est contenté de sourire d’un vieil air rusé et m’a demandé de manière faussement suave si j’avais eu peur. «Tu as eu peur alors, hein… ? Et cependant tu étais bien à l’abri dans ta maison ! Attends d’être dehors, la nuit dans la montagne, tout seul, la haut pendant plusieurs jours, sans manger et sans boire et tu sauras ce que c’est que la peur».

J’ai récemment lu dans un livre de Whitley Strieber, «The Breakthrough» une description quasiment similaire, bien qu’il lui attribue plutôt une origine extra terrestre, et aussi une référence très intriguante qu’il y fait à une œuvre musicale de Philip Glass intitulée «1000 Airplanes on the Roof» avec Linda Ronstadt et qui dépeint très exactement la même expérience.

Karmatoo : A l'instar de Guillermo Arevalo Valera, un chaman shipibo interrogé par l'anthropologue Jeremy Narby, Craig Carpenter semblait se lamenter de la disparition inéluctable des esprits des animaux et des plantes de pouvoir du fait de l'exploitation sans merci des ressources de la Terre. Ces esprits groupes seraient-ils pour les amérindiens des alliés indispensables pour l'homme ? Cette fusion avec les forces de la nature qui ouvre un accès privilégié à la connaissance et que l'on retrouve dans toutes les traditions chamaniques donne-t-elle un accès au Nagual?

Sion: La démarche de Jeremy Narby et son approche de l’ayahuasca me gênent considérablement. Narby tire de ses propres visions psychotropes une sorte de motif récurrent que Michael Harner avait déjà développé avant lui dans The Way of the Shaman. L’idée essentiellement est de considérer les visions omniprésentes de serpents lumineux lovés sur eux-mêmes ou d’anacondas à demi immergés dans l’eau et dressés en vrille contre le ciel, comme autant de représentations directes de la double hélice d’ADN, ou encore comme la preuve d’une «panspermie» originelle, d’une diffusion de la vie à travers l’espace et l’univers. L’échelle chamanique, le double serpent du caducée hermétique, Fuxi et Nüwa, l’échelle de Jacob… seraient, si l’on en croit Narby, autant de procédés mythiques pour représenter les quatre nucléotides disposés en barreaux d’échelle entre les deux brins hélicoïdaux de l’ADN. Considérer les serpents que l’ayahuasceño perçoit dans sa transe magique comme de simples projections pré-rationalistes est une idée reprise de nos jours par certains anthropologues qui recourent à la théorie très laïque de la "convergence culturelle". Ces similarités formelles entre des visions extatiques et les dernières avancées de la science excitent chez eux un réflexe insurmontable de rationalisation, une salivation scientifique immédiate. Tous les anthropologues autour de 1880 avaient pourtant critiqué l'école naturaliste de Mannhardt justement parce qu’elle interprétait naïvement les mythes comme la traduction de phénomènes naturels. Depuis, Lévi-Strauss et avec lui tous les gangsters de l’Académie Structurale reprennent exactement la même naïveté. Lorsqu’ils citent, par exemple, les travaux de Hallowell qui détermine le caractère «avien» du tonnerre chez les Indiens Ojibwa à partir d’une concordance entre les périodes migratoires des oiseaux et la fréquence des journées orageuses, l’Oiseau-tonnerre qui pourtant est universellement répandu dans les représentations totémiques amérindiennes, devient alors un signe "codé" par la climatologie (sic). Lévi-Strauss voit dans le mythe aborigène du grand serpent Yurlunggur, arqué au dessus de la terre d’Arnhem, la même forme en cloche qu’une courbe des précipitations australiennes projetée sur papier millimétré. C’est pour moi la même farce intellectuelle que les propositions chamanico-génétiques de Narby dans The Cosmic Serpent, DNA and the Origins of Knowledge. Il y a comme ça, chez les anthropologues de terrain, et en dépit même de leurs expériences personnelles, une volonté têtue et matérialiste qui s’acharne à plaquer, sur tout ce qu’ils ne peuvent expliquer rationnellement, de soit-disant «identités éclairantes» entre les visions chamaniques et… la génétique moléculaire, entre les mythes indiens et… le tableau périodique de Mendeleïev.  On me dira que la pharmacologie occidentale a énormément bénéficié de la connaissance des Plantes de Pouvoir des sorciers jivaros, des shipibo-conibos ou des tukanos. Sans doute, mais il existe un gouffre entre les applications pharmaceutiques du caapi, du curare, ou de la datura et les réductions marxistes de l’univers des esprits. Il n’y a pas, à mon sens, de métaphores assez puissantes, fussent-elles basées sur la biologie mitochondriale ou la mécanique des interactions faibles, qui puissent expliquer et réduire l’univers des petits docteurs. Ces «esprits groupes», comme vous les appelez, s’adressent sans mots à celui qui traverse la transe du yagé et sont irréductibles à la conscience naturaliste qui les interprète. Ils sont à la fois «là dehors» et «en dedans», d’une même singularité absolue. Si je veux essayer de clarifier un peu, je dirais que les petits abuelos, les petits doctorcitos qui «résident» dans les feuilles de chakruna ou la sève des lianes des morts se situent à l’exacte interface entre Tonal et Nagual. En disant cela j’ai conscience de n’avoir rien expliqué du tout, mais au moins je pense avoir délimité un peu le champ de cette réflexion. Parler du Nagual, je ne peux pas. Je peux seulement en parler depuis le Tonal en utilisant le stratagème didactique de la kabbalah, c’est-à-dire la théologie négative qui consiste à dire ce que Dieu n’est pas, (il n’est pas fini, il n’est pas connaissable…etc.). A ce titre, l’esprit qui réside dans le peyotl, mescalito, n’est pas lui-même connaissable. Selon la terminologie nagualiste il est un «allié» comme les esprits de l’Ayahuasca mais sa consubstantialité au monde reste douteuse. Il se manifeste à nous, comme dit Narby, non pas par un bombardement photonique qui, depuis l’humeur vitrée de nos yeux jusqu’au cortex cérébral, pourrait se traduire par une image de ce qui est «là dehors» mais justement en l’absence de toute stimulation oculaire. Mescalito m’apparaît vraiment, me parle, m’enseigne et pourtant aucun photon n’est venu frapper ma rétine, aucun neurotransmetteur n’est venu exciter mes nerfs intra orbitaires ni même se découper en ombre chinoise sur le fond obscur de mon lobe occipital. Je peux entendre sans paroles, je vois les yeux fermés. Comment le matérialisme peut-il expliquer cela ? Eh bien Narby s’y essaye bravement. Il avance une possible «structure  cristalline»  de l’ADN qui laisserait échapper d’infimes émissions photoniques et créer ainsi des images inexistantes… Oui… peut-être… j’en doute, mais Narby est prêt à tout plutôt que de reconnaître que les plantes puissent avoir un esprit, que les «alliés» existent vraiment dans cet inter monde indécis. Tout plutôt que de reconnaître que le Teonanacatl ou La chair des Dieux des psilocybes est inexplicablement peuplée d’esprits groupes, de chiens psychopompes, de passeurs stygiens. Il faut absolument lire Robert Wasson, c’est à ma connaissance le seul anthropologue amateur à avoir vu ses travaux sur l’ethnobotanique reconnus au point d’avoir un champignon nommé après lui (Psilocybe wassonii). Comme quoi les plantes ont bien un esprit.

Karmatoo : Ne pourrait-on pourtant pas considérer le travail de Jeremy Narby comme pont, un début de dialogue, de fusion entre la science athée et la pensée magique du chamanisme ?

Sion: Oui, un pont… Et pour être honnête il faut reconnaître que Narby laisse subsister ses doutes face à ses propres thèses et admet qu’il ne parvient pas vraiment à rationaliser son expérience de l’Ayahuasca. Ce que je trouve intéressant, c’est que au moins il ne la renvoie pas non plus au pur domaine de la subjectivité intrapersonnelle. Il persiste et s’essaye vaillamment à une désambiguïsation raisonnée et scientiste de l’équivalent de l’Eucharistie ou de l’Assomption. Le malheur avec ceux qui limitent leur intelligence du monde aux critères de la science, c’est qu’ils adhèrent de façon automatique à ce que Mckenna appelle the Cultural Operating System. Notre culture serait le logiciel unique OSX Version 10.6.8 sur lequel tourne notre conscience. Je n’aime pas non plus cette métaphore cybernétique de McKenna pour les mêmes raisons que je rejette l’approche de Jeremy Narby. Toutes les métaphores mécanicistes révèlent de la même faiblesse, celle des sciences sociales qui échouent toujours à dégager une théorie vivante de la "Pensée sauvage". La raison fondamentale en est que l’ensemble du discours occidental, la totalité du champ discursif moderne reste englué dans la logique métaphorique du langage lui-même. Les métaphores entretiennent dans la langue une force régulatrice comme le démontrent les travaux de Lakoff et Johnson. Pour ne vous citer qu’un tout petit exemple: en français les notions spatiales de «haut» et «bas», déterminent sans qu’on y pense vraiment les catégories morales de «bien» et «mal». «Il me parle de haut, il est hautain, il est de la haute, Il tient le haut du pavé, il est au dessus de tout ça, il m’est supérieur…». Par opposition au bas: «Il est tombé bien bas, c'est une bassesse, il a touché le fond, il est de basse extraction, il baisse, il est en dessous de tout, il est sur la mauvaise pente...». Ceci n'est qu'un exemple minuscule de l’immensité des réseaux signifiants des concepts métaphoriques inconscients. Là où Narby, mais aussi Mircea Eliade, Lévi-Strauss, McKenna, Lilly, Goodall, Bloch, Malinowski ou Marcel Mauss, pour n’en citer que quelque uns, échouent dans leurs formalisations du réel, c’est lorsqu’ils ignorent que le même principe langagier métaphorique est partout à l'œuvre dans les formulations scientifiques. La relativité restreinte d’Einstein, la théorie des cordes, le darwinisme social, le modèle standard de la physique, la nature ondulatoire et corpusculaire de la lumière, la mécanique des fluides, même les mathématiques qui sont le noyau dur de la rationalité, sont un métalangage, c’est-à-dire un langage de langage, un symbole multiplié par lui-même. Si le psychiatre Jacques Lacan a démontré que «l'inconscient est structuré comme un langage», alors je peux lui rétorquer moi aussi que l'inverse est vrai et que le langage est inconscient de lui-même. Le discours, même scientifique, est un pur halo d'impensé. Lorsque Narby décrit l’expérience visionnaire de l’Ayahuasca et la réduit à une explication plane par la biologie, il ne sait pas que les mots le trahissent, il ne sait pas qu’il bat la campagne.

Si je peux continuer à enfoncer le clou un peu plus je dois aussi mentionner les recours misérables des comparatistes qui insistent à spécifier de simples structures langagières binaires du genre «semblable / différent». Mircea Eliade à ce sujet dit: Il suffit de reclasser les binômes comme «même / autre» dans un même continuum historique pour pouvoir retracer «objectivement» une science des «faits maudits» tels la magie, l’extase religieuse ou le nagualisme auxquels Eliade ajoute aussi la transe psychotropique de l’Ayahuasca. Tous doivent être répertoriés, quantifiés, corrélés les uns aux autres. Mais ce que Narby ou Mircea Eliade me demandent sans le dire vraiment, c’est qu’il me faut croire d'abord pour pouvoir penser. Ils vont exiger de moi une minuscule génuflexion, une petite croyance minimale en leur idole matérialiste qui me dit en substance: «Sion, savoir ne consiste pas seulement à connaître le monde mais exige de toi une non-croyance simultanée, un acte de foi négatif, en tout ce qui ne se réduit pas aux catégories concrètes de la science». Amen !  Si je parle de magie, la science me fait déjà obligation de la réfuter en même temps qu’elle me demande de réaffirmer ma foi dans le positivisme de l’univers incréé. Je dois pour pouvoir concrètement garder mon poste à l’université proclamer ma foi dans tous les postulats invérifiables des origines de la matière, depuis le Big Bang jusqu’au Big Crunch, de l’Evolution des espèces darwinienne jusqu'à la loi de l'Entropie générale. La soupe primordiale est en train de refroidir.

Est-ce que je dois souscrire au mythe et cesser d'être académique ou être académique et cesser d'y croire ? C’est vrai, comme vous le dites, les travaux de Jeremy Narby peuvent représenter un pont entre la science athée et le Chamanisme mais je continue à trouver que les faits scientifiques sur lesquels s’appuient les raisonnements de Narby sont d’après moi beaucoup plus dérangeants que la magie parce qu'ils exigent de moi  précisément des adhésions et des rejets, la carte du Parti et des légitimités, tout ce que finalement ne me demande jamais le sorcier. Pour moi le monde n'est pas une phénoménologie appliquée, c’est un «faire» de l'homme.

 

Karmatoo - © Karmapolis - décembre 2011


 

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